Après une semaine d’absence, nous voici de retour de notre ascension. Je mets en ligne quelques pages de mon journal de bord afin de partager cette superbe expérience. Certains passages sont longs. Il s’agit d’évènements spécifiques que je voulais partager mais qui sont plus détaillés. Si vous désirez les passer, n’hésitez pas. Ils sont en italique et en paragraphe avancé. Profitez-en bien!
Dimanche 16/08
Départ tôt le matin pour prendre notre avion à Ataturk Airport. Le vol part à 7h10.
L’arrivée à Van débute avec la rencontre de Metin, le contact de l’agence avec qui nous avons organisé l’ascension. Il ne sera pas notre guide mais nous accompagne dans notre préparation. Jeremy et Augustin nous rejoignent vers 10h30 depuis Ankara. Ils ont passé 2 semaines au Liban et Syrie. Ils sont déjà bien dans l’ambiance vacances. Le groupe complété, nous partons vers Dogubayazit en passant par des chutes (pas superbes mais rares dans cette région pauvre en eau) et par un très beau palace d’Ishak Pacha. Le Palace est niché sur les hauteurs de Dogubayazit et surplombe la vallée avec beaucoup de charme et de discrétion. L’intérieur est très beau et vaut la peine d’être visité.

Cette journée est surtout marquée par les premières vues de l’Ararat. La première fois, de loin, ça nous parait incroyable, mais on ne réalise pas qu’on va le monter. Il est encore caché par les nuages et on ne voit pas sa base. C’est en se rapprochant qu’on découvre son immensité et que le terme ascension prend tout son sens. Mais la montagne est belle et nous attire. Le groupe n’est pas intimidé, au contraire. La vue de ce sommet nous donne un bon coup de pouce.

Le soir, après les achats de nourriture et l’installation dans l’hôtel, nous allons manger dans un petit resto avec notre guide, Seki, et Metin. La soirée est agréable et le groupe continue à faire connaissance.
Lundi 17/08
La journée commence à l’hôtel avec une bonne douche froide. On se sait pas encore comment va se passer la journée mais nous savons que nous partons de 2200m et montons jusqu’à 3200m pour le premier camp. Nous récupérons le matériel et embarquons pour le village de départ.
L’ascension de la journée se résume finalement à 3 heures de marches en montant de manière assez raide à certains moments mais sans difficultés. L’ambiance du groupe est excellente. Nous ne pouvions espérer mieux. Se trouver dans un groupe qui ne se connait pas est toujours un risque mais ça ne présente pas de problèmes cette fois-ci.
La journée s’est déroulée calmement avec l’arrivée au camp vers 12h00 et l’après-midi passée à discuter, lire, se promener et bruler au soleil. Les vues sont magnifiques sur la vallée et sur le sommet qui nous parait tellement proche. La soirée est par contre très animée autour d’un bon repas suivi d’un loup garou plein de vivacité. Un bon moyen pour voir les gens tel qu’ils sont vraiment.

La première nuit est bonne. L’altitude ne nous dérange pas encore.
Mardi 18/08
Anniversaire d’Augustin. Nous le lui fêtons mais pour directement rentrer à nouveau dans le projet. Aujourd’hui, nous montons à 4200m pour l’acclimatation. La montée est raide mais nous la réalisons facilement. Au 2ième camp, nous prenons notre temps mais avec Géraldine et Augustin, nous décidons de monter jusqu’au premier névé histoire de le toucher.
Une chute, rapide, sans appel, qui nous surprend tous. Une chute sur la neige ou les aspérités n’existent pas pour s’arrêter. C’est cette vision que nous avons en un instant. Un homme qui descend du sommet chute sur le névé pour s’écraser dans les pierres à sa base. L’image de ce corps qui dévale, tente de s’arrêter en plantant son bâton dans la neige, le bâton qui casse, le corps qui se tord, se retourne, saute sur les pierres et s’arrête comme une masse inerte. L’image est choquante mais nous n’avons pas le temps d’analyser la scène, elle est devant nous et nous devons réagir. Nous nous précipitons pour atteindre l’endroit de la chute finale en espérant que le corps ne soit plus sans vie. Pour l’instant, ce n’est qu’un corps, mais c’est en fait une personne comme nous, qui a grimpé le sommet. Je cours dans la rocaille en espérant arriver assez vite. Un flash de raison me reprend, je me mets en danger si je vais trop vite. Je ralenti l’allure et j’utilise mes bâtons pour m’équilibrer. En avançant plus assuré mais toujours avec une certaine vitesse, je vois le corps qui bouge, qui essaye de se relever. Cette image me rassure mais ne veut pas dire qu’il n’y a plus danger pour l’homme.
Je ne suis plus loin de l’endroit où il se trouve et je vois déjà d’autres hommes, montagnards, guides, qui se précipitent vers le même point. Nous ne sommes pas les seuls à l’avoir vu mais nous sommes les plus proches. J’arrive près de l’homme et je le vois bouger. Il s’agit d’un homme de la cinquantaine, dégarni mais avec quelques cheveux blancs. La peau est mate et bronzée. Je le touche, il me voit et me fixe. Il est sonné et son visage est en sang. Je lui parle mais il ne répond pas. Je ne connais pas sa langue. Sur un sommet pareil, nous rencontrons de nombreuses nationalités et il n’est pas toujours évident de communiquer. Une chute pareille ne facilite pas la conversation. Sa chute s’est arrêtée à 2m d’un vide de quelques mètres. S’il avait été moins bien reçu, s’il avait atterri quelques mètres plus à droite, il aurait pu tomber plus bas avec moins d’espoir de survie.
Je le maintiens au sol, couché, je regarde son visage mais il ne semble rien avoir de grave, de nombreuses blessures mais superficielles. Il me semble du moins. Le lui touche le bras et lui demande s’il a mal, ça à l’air d’aller. Ses jambes également. Son dos lui fait mal mais il peut bouger sans trop de problèmes. Géraldine arrive à ce moment avec Augustin. Une troisième personne nous rejoint. Je lui demande s’il est guide, il me répond que oui. Ca me rassure. Nous l’auscultons, nous lui parlons, et le guide décide de le relever pour l’emmener. Il veut le prendre sur le dos pour le ramener au camp. Je suis perplexe sur le fait de le bouger mais vu son expérience, je décide plutôt de l’aider à le porter en le soutenant par l’épaule. Après quelques pas, l’homme se plaint et nous le recouchons. Plusieurs guides arrivent avec de l’aide, j’ai l’impression que tout le camp arrive pour voir ce qui se passe, pourtant, nous sommes encore à une centaine de mètres au dessus de celui-ci. Avec notre guide, nous lui nettoyons le visage et le soignons. Les autres arrivent à communiquer avec lui. Ses réponses sont encore vagues mais il semble retrouver ses esprits. Ses plaies au visage sont vite nettoyées et désinfectées. Nous l’auscultons à nouveau et ses membres sont ok. Son dos lui fait mal par contre.
Les gens s’attroupent et je propose que seuls les guides puissent s’en occuper et donnent les consignent. Je m’éloigne et je laisse cet homme que j’ai vu tomber au soin des autres. Je suis un peu dépassé et je préfère que les guides s’en occupent.
Comme il y a beaucoup de monde autour, je décide de rentrer au camp. Je redescends avec Géraldine et Augustin. Ce dernier avait bien réagi en donnant des dextro energy à l’homme. C’est une excellente idée mais nous ne pouvons pas faire plus.
Arrivé au camp, nous expliquons ce qui est arrivé. Nous laissons le stress retomber et nous décidons de manger. Nous avons encore l’image de cette chute en tête et nous voyons le petit groupe de guides affairé autour du blessé. Finalement, ils ont construit un brancard pour le redescendre. Nous remontons avec Max et Jeremy pour aider à le porter, remplacer les gens qui sont fatigués. De retour au camp, l’homme est installé dans une tente et une femme médecin vient l’ausculter. L’homme est sauvé et n’a pas de grosses séquelles. Il redescendra plus tard à dos de cheval et sera emmené à l’hôpital pour sécurité.
Les dangers de la montagne sont réels. Il ne faut pas se tromper et trop d’assurance peut être un danger. Ce qui vient de se passer, même si aucun de nous n’est touché, démontre bien qu’un accident est vite arrivé. Nous sommes un peu choqués mais rassuré que l’homme s’en soit sorti. L’histoire aurait pu mal terminer. J’aurais pu trouver un homme mort, le crane fracassé. Cette image m’aurait hanté mais heureusement, ce n’est pas le cas. Je repense à ce dessin de Tanigushi dans le « sommet des dieux ». Deux montagnards qui sont entrainés dans leur chute mortelle. C’est le genre d’image qui marque les esprits et qui donne conscience des dangers de la montagne. Nous apprendrons plus tard que l’homme avait voulu descendre plus vite en glissant sur la neige. Voilà une faute qui est non seulement stupide mais qui peut avoir des conséquences sur les autres également.
La descente se passe mieux. Nous retournons tranquillement au 1ier camp et fêtons l’anniversaire d’Augustin avec une bouteille d’Arak qu’il a ramené du Liban. L’ambiance est à nouveau bonne et l’incident est oublié. La soirée se termine par des chants sous un ciel magnifiquement étoilé.
Mercredi 19/08
Veille de la grande ascension. Nous remontons au camp 2 pour y loger. La montée se déroule sans problèmes d’autant que nous l’avions fait la veille. Le 2ième camp est atteint en fin de matinée, 2h30 de marche, rien d’exceptionnel. C’est presque trop facile. Le reste de la journée est passée à lire et à ce reposer. La nuit précédente n’a pas été bonne et j’ai besoin de reprendre des forces avant la dernière montée pour atteindre le sommet. J’ai en tête les souvenirs de l’ascension du Kilimanjaro qui à été difficile du fait du peu de sommeil la veille. Je préfère me mettre en bonnes conditions cette fois-ci.
La journée se termine tôt. Le dîner est pris à 18h00 pour avoir le maximum de sommeil. Le groupe est assez détendu même si on ne sait pas très bien ce qui nous attend le lendemain. Finalement, à cause de la langue, nous n’avons pas reçu suffisamment d’explications du guide qui ne parle pas assez bien l’anglais. Heureusement que le groupe est sportif et que certains d’entre nous ont déjà une petite expérience de la montagne et de ce type d’ascension.
Jeudi 20/08
Réveil à 1h00 du matin dans le froid et la nuit. Petit à petit, chacun sort de sa tente déjà équipé pour cette fameuse montée. La nuit est claire, pas trop de vent alors qu’il y en a eu beaucoup durant la nuit accompagnée de pluie. Nous appliquons le principe des trois couches, une couche proche du corps qui laisse respirer, une couche chaude type polar et une troisième couche coupe vent mais qui laisse respirer également. Ce système permet de ne pas être trop coincé dans ses habits tout en assurant une bonne protection. Le petit déjeuner est pris avec un peu de fatigue et dans un climat d’excitation et de légère appréhension…

Derniers préparatifs avant le départ. On ajuste nos sous-gants, nos gants, on vérifie notre équipement, vérifie qu’on a suffisamment d’eau et de barres énergétiques,… 2h00, nous sommes partis !
La montée commence par une longue piste raide sur de la pierraille qui nous fait dépasser les premiers névés et nous amène à une altitude de 4700 avant de marcher sur les premières neiges. 3 groupes nous avaient précédés. Nous en rattrapons 2 après environ 2 heures de marche. Ca nous permet de fait un petit « scusi » en les dépassants pour faire plaisir à Chris (inside joke, sorry !). Le rythme du groupe est excellent et personne ne semble avoir de mal à monter. Je retrouve ce mélange de pur plaisir à grimper un sommet de nuit et dans le froid et l’incroyable question de savoir quelle folie nous a pris de vouloir quitter notre bon lit pour entreprendre cette ascension. C’est une question que je me poserai probablement encore souvent durant les prochains mois.
4h30, les premiers pas sur la neige sont entamés et nous apercevons le sommet au loin. Le ciel commence à s’éclaircir. Nous approchons des 5000m et le froid devient gênant pour les mains. Le guide ne nous fait pas mettre les crampons car estime que la neige est suffisamment bonne. De fait, nous avançons sans problèmes et nos chaussures s’accrochent bien à la neige. Le guide devrait par contre nous octroyer plus de pauses. Nous n’en avons fait que 2 jusqu’à maintenant et nous aurions besoin de plus boire et manger pour reprendre des forces. Mais la vision du sommet nous donne des ailes.
5h00, le sommet est devant nous. Nous marchons sur le glacier et dépassons une pique de glace. Le soleil va bientôt se lever et le ciel est tout-à-fait clair. Le groupe est toujours bon. L’excitation se fait plus forte mais nous continuons à avancer prudemment. Les pas sont plus lourds, l’altitude, la manque d’oxygène, le vent et le froid sont plus oppressants mais ne nous retarde pas. On voit un groupe devant nous qui arrive au sommet. Ils ont l’air de laisser exploser leur joie. Ca nous donne la volonté de continuer à fond. La dernière montée est un peu plus raide mais surtout rendue difficile par un vent assez fort qui est face à nous dans les derniers mètres.

5h30, le sommet est atteint !!! 5165m au dessus du niveau de la mer. La joie déborde, on s’embrasse, on se félicite, on se remercie. Ce n’est plus l’excitation du projet mais la joie et l’émotion d’avoir réussi. Nous y sommes tous arrivés après 3 jours de montée progressive. L’ascension nous aura pris 3h30, ce qui est mieux qu’espéré. C’est à ce moment que le soleil daigne nous éclairer. Le lever du soleil est d’autant plus beau que nous sommes au sommet de la montagne et que la vue est magnifique. La fatigue n’a plus d’importance, nous avons réussi. Après une bonne séance de photos, nous redescendons. Nous ne sommes restés que 10 minutes au sommet mais le froid et le vent nous commandent de redescendre.

La descente est presque plus difficile que la montée. Nous avons encore l’ivresse du sommet et la baisse d’altitude couplée à un vent plus modéré rend les conditions meilleures. Toutefois, on doit être prudent. Un accident est vite arrivé et nous devons assurer nos pas sur un sol glissant et parfois dérobant. L’image de cette chute de l’avant-veille est encore présente. La descente nous prend 2h30 et nous sommes ravis de retrouver le campement. Un bon thé et une bonne sieste sont notre récompense immédiate.
A 10h00, nous replions bagage et descendons dans la vallée. La journée est longue car nous devons encore descendre 2000m avant de rejoindre le village où nous sommes attendus. La journée est belle mais nous avons juste envie d’arriver en bas. La descente fait partie de l’ascension mais n’est pas toujours la plus belle partie. Les discussions vont quand même bon train.
Le soir, nous nous retrouvons au restaurant à fêter notre ascension. Le groupe ne se connaissait pas voici 5 jours et nous voilà réuni après une belle équipée. C’est un moment fort que nous retiendrons longtemps.
Vendredi 21/08
La journée n’est pas de tout repos car nous avons décidé d’aller visiter Ani, une ancienne capitale arménienne au Nord Ouest de l’Ararat. Beaucoup de route mais pour une visite magnifique. Il s’agit de ruines peu mises en valeur mais dont la beauté est particulière. Il y a principalement des églises avec quelques fresques encore visibles, des murs d’enceintes à moitié écroulés, un palais mal restauré et quelques plans de maisons ou autres bâtiments. Plus que les ruines, c’est le site qui nous captive. Cette ancienne ville se trouve à la frontière avec l’Arménie et nous voyons les miradors de l’autre côté de la frontière qui est marquée par le vallon d’une rivière. Historiquement, ce lieu est intéressant et, malgré la route, nous sommes tous heureux d’avoir pu le visiter.
Le soir, nous retournons à Van. Le périple est terminé et nous retournons le lendemain sur Istanbul pour une dernière soirée avant le départ de chacun. C’est une belle expérience que nous avons vécue.